Regard décalé sur l’accessibilité numérique

« Key note » chez Microsoft le 22 juin 2016

1) Courage…

Si je vous dis « Tu es bien courageuse, tu n’as pas choisi la facilité !», à quoi pensez-vous ?

  • Une jeune fille qui veut faire des études d’ingénieur ?
  • Une femme qui se prépare pour un iron man ?
  • Une femme qui milite pour l’application des standards internationaux d’accessibilité Web ?
    = Ca pourrait être les 3, mais ce n’est pas ce à quoi je pensais.
    Ce sont les mots de la lettre de félicitations reçue par mon épouse quelques jours avant notre mariage. Original, non ? 🙂

Pourquoi une telle lettre ? :

  • Parce que je suis un entrepreneur (création de 2 entreprises IT puis 1 dans le secteur audiovisuel) ?
  • Parce que je suis supporter du Stade de Reims (un club « mythique »… qui a bien du mal à exister aujourd’hui) ?
  • Ou parce que je suis aveugle ?

En recevant cette lettre, mon épouse, dont l’une des qualités est de savoir mettre les choses en perspective, m’avait dit : « Elle ne manque pas de toupet de m’écrire ça. Elle s’est mariée avec un militaire… décédé en mission. ».

Transition : que retirer de cette expérience ?

2) Amalgame « handicap et incapacité » + projection

L’amalgame entre handicap et incapacité : cf. étude des chercheurs notamment d’Harvard sur « Les associations implicites d’idées ».
Exemples :

  • « Pourquoi proposerai-je à un aveugle d’aller au cinéma ? »
  • « Je suppose qu’il n’utilise pas d’ordinateur en étant aveugle. »

Phénomène de projection : cette personne a élevé seule ses enfants et imaginait que ce serait la même chose pour mon épouse.

Projection = occulter un aspect de nous-mêmes que nous ne pouvons pas accepter.

Poussons encore un peu cette réflexion sur la perception du handicap, le phénomène de projection. Il n’est pas rare que des personnes pensent (consciemment ou non) : « Il fait des choses avec son handicap que je n’arrive pas à faire. ». Ce sentiment renvoie à des craintes et / ou des complexes personnels qui viennent compliquer la relation.

Anecdote de cette personne me racontant : « Durant mes études d’ingénieur, il y avait un type en fauteuil qui était bien meilleur que moi. Je me disais : Il est en fauteuil et il y arrive mieux que moi ! ».

Ma réponse : « Il est en fauteuil. Ca ne veut pas dire que son cerveau ne fonctionne pas. ».

Question / transition : comment passer de la perception d’une contrainte à celle d’opportunités ? Changement de perception indispensable si l’on veut que l’accessibilité numérique ne soit pas vécue avant tout comme une contrainte.

3) Renversement de la perception : voir au-delà du handicap

Dans le documentaire « Tandem », il y a très clairement un renversement de la perception du handicap avec une inversion des rôles durant l’ascension entre le leader supposé tout assumer, amener le tandem au sommet et le « novice / la personne aveugle ».

Arrêter de se focaliser sur le handicap. Penser que « handicap = source d’innovations utiles à tous et efficacité » :

  • La télécommande du téléviseur a été inventée à l’origine pour les personnes tétraplégiques.
  • Avantages induits par le respect des standards d’accessibilité Web : exemple du référencement amélioré dans les moteurs de recherche. « Google est aveugle. ».

Des avantages insoupçonnés (phénomène de sérendipité) : cf. la vidéo de notre fille Chloé utilisant les options d’accessibilité de mon smartphone.

Pour Chloé : options d’accessibilité de mon smartphone = façon indirecte et ludo-éducative d’apprendre à écrire et lire.

NB : vidéo réalisée par Maxence Germain-Vassilyevitch ; pas besoin d’audiodescription 😉

Transition : d’accord pour dire que le numérique représente un potentiel formidable d’autonomie, d’intégration, d’accès à la culture, à l’éducation etc Alors comment favoriser son accessibilité dans l’intérêt de tout le monde ?

4) Pragmatisme

  • J’ai passé une bonne partie des 10 premières années de ma vie professionnelle à arpenter les couloirs des ministères et de l’Assemblée (à l’époque je portais des costumes, voire peut-être même encore des cravates. Aujourd’hui, j’ai un pantalon orange, je le précise pour les personnes aveugles et malvoyantes de l’assistance, charge à leurs voisins de dire si j’ai bon goût) 😉
  • Je militais pour que la France s’aligne sur les standards d’accessibilité web internationaux.

Que constate-t-on aujourd’hui ? Après la parution du décret d’application du référentiel français d’accessibilité web (RGAA) en 2009, moins de 4% des sites web publics se conformaient à ce référentiel en mars 2015 (selon Braillenet).
Mes convictions :

  • Si on complique un sujet par essence perçu comme contraignant, on ne va pas en faciliter la prise en compte (même si l’intention de départ visant à avoir un référentiel français plus « ambitieux » part d’une envie de bien faire).
  • Plutôt que l’idéalisme, viser un minimum garanti (la tendance avec le nouveau RGAA mis à jour en 2015 semble aller dans ce sens).
  • D’autant qu’aujourd’hui, les supports, les usages et les contenus se multiplient (applications mobiles, objets connectés…) et que la notion de frontière est complètement dépassée quand on parle de numérique.

Nécessités :

  • Former / sensibiliser les développeurs / ingénieurs à l’accessibilité numérique dès leurs les études.
  • Intégrer en amont les critères d’accessibilité dans les outils de production de contenus, dans les services applicatifs, les outils de communication etc de sorte à ce que l’accessibilité soit la plus transparente possible. Il faut aller vers des solutions d’accessibilité intégrées nativement pour que l’accessibilité se développe.

Transition : compte tenu du nombre exponentiel de contenus, de services offerts… le risque de fracture numérique peut paraître élevé si l’accessibilité n’est pas prise en compte. Restons toutefois confiants.

5) Confiance : voir plus loin

Envisager le champ des possibles :

  • Automatisation : exemple de l’émergence des solutions de reconnaissance automatique des images avec l’intelligence artificielle (Facebook, Baidu, Microsoft…). Certes ce n’est pas parfait mais ça ouvre des horizons. Nous avons besoin de l’implication des acteurs majeurs du numérique.
  • Anecdote de ce scénario long métrage écrit via Skype entre une personne aveugle basée à Paris et une autre personne à Los Angeles. Sans la technologie accessible, cela n’aurait jamais été possible. Cette personne basée à Paris, c’est moi 😉

Ouverture sur les handicaps de demain : ce scénario repose sur l’histoire de deux frères, l’un aveugle et l’autre addict aux opiacés / stupéfiants.
Aux Etats-Unis : en 2014, 53% des travailleurs testés aux opiacés / stupéfiants ont été positifs contre 28% en 2011 (1).

= Il y a dix ans lorsque les entreprises m’interrogeaient sur leur capacité à atteindre 6% de collaborateurs handicapés, je les invitais à travailler sur les handicaps invisibles présents dans leur entreprise. Aujourd’hui le sujet des handicaps invisibles est un sujet dont on parle. Je prends le pari que les addictions seront l’un des prochains handicaps que les entreprises ne pourront plus ignorer dans les années à venir.

(1) «Among 53% of the working population, there were different drugs found in the system of American workers than what they’d been prescribed by doctors compared to just 28% in 2011 »
http://www.marketwatch.com/story/princes-death-casts-light-on-americas-soaring-prescription-drug-abuse-2016-06-02

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